Une publication dans European Journal of International Relations

Les armes conventionnelles et la normalisation de la violence de masse


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©️ US National Archives and Records Administration

Les armes conventionnelles sont généralement présentées comme contrôlables, proportionnées et moralement acceptables, contrairement aux armes de destruction massive. C'est cette évidence que remet en cause une étude menée au Centre for the Study of War and Violence de l'Université de Liège, fondée sur des archives militaires américaines et françaises. Les résultats, publiés dans ce premier article du projet WEAPONS qu’il pilote, démontrent que les niveaux massifs de dévastation observés tout au long du XXe siècle, et encore aujourd’hui, ne se sont pas produits malgré la rationalité qui définit l'emploi de ces armes, mais à cause d'elle.

L'

étude part d'un constat que la littérature existante n'avait pas pleinement théorisé. Les explications habituelles de la violence de masse dans les guerres du XXe siècle font appel aux idéologies, aux capacités industrielles ou à l'innovation technologique. Ce faisant, elles reproduisent une forme de fatalisme : les atrocités seraient inévitables dès lors que la guerre est industrielle. Dans cette recherche Julien Pomarède, chargé de cours en politique internationale et directeur du Centre for the Study of War and Violence, a souhaité poser un autre regard en déplaçant la question du pourquoi vers celle du  comment... comment les armées ont-elles transformé la dévastation de masse en une activité maîtrisable et moralement acceptable ?

La réponse tient dans ce que l'auteur nomme l'économie de la force, "cette idée qu'un bon usage militaire consiste à maximiser les effets destructeurs pour un coût minimal. Loin de constituer un garde-fou, ce principe a engendré une logique inverse. En évaluant la destruction en termes de rendement et d'optimisation, les institutions militaires ont progressivement détaché la violence de ses fins politiques et de toute retenue morale. La dévastation a cessé d'être un moyen pour devenir un objectif procédural, auto-entretenu ... rationnel en apparence, illimité dans ses effets."

Pour démontrer cette thèse, l'auteur a reconstitué les pratiques de tir, de calcul et de mesure des effets destructeurs à travers trois configurations de conflit : la guerre de position lors de la Première Guerre mondiale, la guerre de mouvement lors de la Seconde Guerre mondiale, et la contre-insurrection lors des deux guerres d'Indochine. "Cette traversée d'un siècle révèle une continuité structurelle que les mutations doctrinales et technologiques n'ont pas rompue. C'est cette persistance qui conduit l'auteur à parler de brutalisation : non pas une dérive accidentelle, mais le produit d'un mode de pensée institutionnalisé, moralement neutralisé, et d’optimisation technique qui, contrairement à ce qu’on peut croire, n’a rien de limitant, mais fait proliférer la violence à des échelles considérables, y compris de nos jours. Et un des éléments intéressants qui ressort également, c’est que regarder attentivement cette économie de la force fait sauter pour partie la distinction entre armes conventionnelles et non-conventionnelles, dans la mesure où des munitions comme les obus et bombes chimiques et incendiaires étaient aussi utilisées au nom de cette même rationalité".

Les conclusions de l'étude dépassent le cadre historique. Les conflits en Ukraine, à Gaza en Iran, ou encore les débats autour de la militarisation de l'intelligence artificielle (son effet d’accélération des frappes)  et des systèmes d'armes autonomes, illustrent selon l'auteur la persistance de ces mêmes logiques d'optimisation et de calculabilité. "Cette étude souligne la nécessité de maintenir et de renforcer les mécanismes légaux et éthiques qui régulent l'usage de la force et assurent la protection des civils, à contre-courant des tendances actuelles à les affaiblir, conclu Julien Pomarède"

Référence scientifique

Pomarède J., 2026  Devastation: field artillery, conventionality, and the pathological economy of modern warfare., European Journal of International Relations 32(1), 209-236. 

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Julien Pomarède

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